Phèdre ++

Socrate – Il me semble avoir démontré, cher Phèdre, qu'un discours écrit n'est pas une forme vivante.
Phèdre – Je le conçois.
Socrate – Et n'étant pas vivant, c'est qu'il est inerte, comme mort.
Phèdre – Je le conçois aussi.
Socrate – Lire un texte, c'est donc comme parler à un mort et se mettre soi-même dans une posture étrange, se retirer pour un temps donné, faire abstraction du vivant, en soi et autour de soi, pour vivre cette curieuse expérience où seul le cerveau s'active, sans le corps.
Phèdre – Il faut bien en convenir.
Socrate – Le texte à la main, plutôt que de le lire, si je me mettais à courir en l'agitant, je serais assurément plus vivant.
Phèdre – C'est juste.
Socrate – Si je le lançais sur Aristophane, qui me renverrait en retour un de ses écrits, jusqu'à organiser un affrontement entre nous, nous serions certainement plus vivants tous les deux, et plus à partager une expérience, qu'à lire, seuls, chacun de notre côté.
Phèdre – Par Zeus, oui.
Socrate – Puisque nous sommes d'accord, cher Phèdre, prends donc ce traité de Gorgias sur la tête et venons-en tous deux à nous sentir plus vivants.

Poésie au combat

"Tout le monde comprendra que je préfère un gros Saint-Bernard obtus à Mademoiselle Fanfreluche qui peut exécuter le pas de la gavotte et, de toute façon, un jaune à un blanc, un noir à un jaune et un noir boxeur à un noir étudiant."

Arthur Cravan, dans Anthologie de l'humour noir, André Breton

A Barcelone en 1916, dans le combat de boxe qui l'oppose au champion du monde Jack Johnson, le poète Arthur Cravan est mis KO au sixième round. CQFD.


Proverbe

Quand le sage montre la lune, le lecteur regarde la main.

Parle à la main

"Socrate : Car voici l'inconvénient de l'écriture, mon cher Phèdre, comme de la peinture. Les œuvres picturales semblent vivantes ; mais, si tu les interroges, elles gardent un lourd silence. Il en est de même des discours écrits. Tu pourrais croire qu'ils parlent de manière sensée ; mais, si tu leur demandes de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, un discours roule de tous côtés, dans les mains de ceux qui le comprennent comme de ceux pour qui il est sans intérêt ; il ne sait pas à qui il doit parler, avec qui il doit se taire. Méprisé ou attaqué injustement, il a toujours besoin du secours de son auteur, car il n’est capable ni de se défendre ni de se tirer d'affaires tout seul."

Platon, Phèdre, 275d-275e

lol

"En même temps que j'ai voulu déterminer les procédés de fabrication du risible, j'ai cherché quelle est l'intention de la société quand elle rit. Car il est étonnant qu'on rie, et la méthode d'explication dont je parlais plus haut n'éclaircit pas ce petit mystère. Je ne vois pas, par exemple, pourquoi la "désharmonie", en tant que désharmonie, provoquerait de la part des témoins une manifestation spécifique telle que le rire, alors que tant d'autres propriétés, qualités ou défauts, laissent impassibles chez le spectateur les muscles du visage. Il reste donc à chercher quelle est la cause spéciale de désharmonie qui donne l'effet comique ; et on ne l'aura réellement trouvée que si l'on peut expliquer par elle pourquoi, en pareil cas, la société se sent tenue de manifester. Il faut bien qu'il y ait dans la cause du comique quelque chose de légèrement attentatoire (et de spécifiquement attentatoire) à la vie sociale, puisque la société y répond par un geste qui a tout l'air d'une réaction défensive, par un geste qui fait légèrement peur. C'est de tout cela que j'ai voulu rendre compte."

Henri Bergson, Le Rire, extrait

No life

"Vous désirez quelques notes biographiques sur moi et je me trouve extrêmement embarrassé pour vous les fournir ; cela, mon cher ami, pour la simple raison que j'ai oublié de vivre, oublié au point de ne pouvoir rien dire, mais exactement rien, sur ma vie, si ce n'est peut-être que je ne la vis pas, mais que je l'écris. De sorte que si vous voulez savoir quelque chose de moi, je pourrais vous répondre : Attendez un peu, mon cher Crémieux, que je pose la question à mes personnages. Peut-être seront-ils en mesure de me donner à moi-même quelques informations à mon sujet. Mais il n'y a pas grand-chose à attendre d'eux. Ce sont presque tous des gens insociables, qui n'ont eu que peu ou point à se louer de la vie."

Luigi Pirandello, lettre à Benjamin Crémieux, extrait

Miroir

Cher Juste,
Votre miroir vous joue des tours. Regardez-y à deux fois demain matin en vous rasant. Vous y verrez apparaître un autre visage : le mien ! Il vous apprendra que vos rêves diffèrent quelque peu de la réalité que je traite dans "mon" œuvre. L'orientation que vous souhaitez et l'exclusivité de traitement que vous requérez sont peu compatibles avec l'évolution du récit auquel vous et votre comparse êtes irrémédiablement attachés. Étant le seul garant de votre histoire, je ne puis que vous accorder de légères faveurs, comme par exemple intervertir vos noms et placer le vôtre en premier dans le titre. Peut-être lira-t-on bientôt Pécuchet et Bouvard ?
Il faut, moi aussi, que j'y songe. Rasons-nous donc demain matin à la même heure, dans le même miroir.
L'auteur